01.12.2007

PROFESSION : CHIEUSE

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(Alors qu'une armée de comiques pas franchement drôles squattent nos écrans, une non-comique, comédienne de son état, nous fait rire - le plus souvent jaune - chaque semaine, sur la TNT et sur le Net. Zazon va-t-elle réussir à nous débarasser des comiques-kleenex du PAF ?)

« Là v'là ! » « Où ça ? » « En face. » « Ah oui, j'avais pas capté que c'était elle. » On est planqués à la terrasse d'une brasserie du centre-Paris avec l'une des valeurs montantes du PAF, à scruter la venue de sa prochaine victime, Mia Frye. Et voilà la danseuse qui se pointe devant le Ministère de la Culture où elle doit participer au
défilé d'un de ses amis stylistes. Zazon se faufile à l'intérieur, suivie de son caméra-man et de son sound-man. Mya la reconnaît vaguement (Zazon avait pris des cours de danse avec elle à deux reprises, à quatorze et à vingt ans), mais n'est pas franchement ravie de voir son ancienne élève. "Personne ne m'a rien dit, je ne
peux pas faire une interview comme ça" se plaint-elle en montrant son jogging informe et son visage sans maquillage-télé. Pendant que Zazon, bel imper' gris et robe Xuly Bët, mène les négotiations, son caméra-man filme la scène de loin, au cas où ça pourrait servir. Finalement, les deux femmes se mettent d'accord : Zazon reviendra plus tard, et posera ses questions juste avant le défilé. Bien sûr, Mya ne sait pas encore que la gentille brune au grand sourire se mettra à faire de grands mouvements de danse - appris chez elle - en pleine interview. La séquence sera absurde, drôle, inattendue. Mya fera sa Mya, et Zazon sa Zazon.

Depuis son lancement en janvier 2007, l'émission Toutaz remplit son cahier de charges : emmener le téléspectateur de France 4 "là où il faut être" : à des lancements vus de l'open-bar, à des concerts côté coulisses, à des salons improbables. Le tout, montré sans commentaire ni présentateur, serait crevant au bout de trois minutes si cette jeune comédienne ne venait pas régulièrement "perturber" son flux avec des séquences mi-drôles, mi-consternantes - et toujours sacrément culottées. Certaines sont à morver de rire : dans "Zazon et le vin", notre héroïne se retrouve à faire sa plèbe dans l'ambiance un brin guindée d'un cours d'oeunologie (Le prof' : N'hésitez pas, dites ce que vous sentez... Zazon : L'alcool ?). D'autres se regardent avec la même fascination gênée qu'un accident de la circulation : dans "Zazon au défilé Chanel", elle flashe son décolleté aux fashionistas invités en gueulant "Sexyback". D'autres, surréalistes, sont devenues cultes : "Zazon veut un croissant", où elle joue une star capricieuse sur la Croisette cannoise ("I want a croissant right now !"), a déjà été vue plus de 26.000 fois sur Dailymotion.

"On cherchait quelqu'un de 'hors-format' qui était ni une animatrice ni une comique, pour venir chahuter l'émission, explique Bruno Gaston, co-directeur des programmes de France 4. On a vu les sketchs qu'elle
diffusait sur le net, et on a eu le sentiment qu'elle pouvait vraiment apporter quelque chose de neuf à l'antenne. Ce qui nous plaisait chez elle, c'était son culot et sa fantaisie extrêmes. » En coulisses, la direction de France 4 va plus loin, répétant aux producteurs d'autres émissions que « Zazon vous a ringardisés ». Ils n'ont pas tort. Il n'y a jamais eu autant de comiques à la télé : entre les stand-up qui font des chroniques, ceux qui participent à des télé-crochets éphémères et les talk-shows rédigés sous le diktat de la vanne, les dirigeants des chaînes semblent s'être donnés le mot pour que ce soit la grosse poilade devant le poste tous les soirs. L'intention est louable, certes, mais il y a comme un comme un léger problème : les saltimbanques embauchés pour mettre le plan en œuvre feraient passer Jean Amadou pour Lenny Bruce. Franchement : vous êtes déjà tombé sur un « sketch » de Max Boublil sans que ça vous file un début de gerbe ? Ou sur l'émission de Samuel Etienne en vous disant, Mais quelle bande de géniaux fandards ?!

Quand on évoque son statut à part dans le PAF du rire, Zazon minimise. « J'suis pas comique, j'suis comédienne à la base. Et je fais juste des sortes de happenings, qui sont parfois super-écrits, parfois pas du tout. » Et la chaîne qui lui fait des grands yeux depuis ses débuts à l'antenne ? « Ils m'ont demandé d'avoir davantage de présence dans l'émission, alors je leur ai proposé de me faire opérer de la poitrine afin d'avoir un 100C. » On note en zieutant discrètement son décolleté – c'est une des constantes de l'émission, ce « 90 et des poussières »
– avant d'être saisi d'un doute. C'est vrai ? « Non. Je te fais un happening. » Ah… Le gag tombe à plat, comme souvent. Installés dans un bar qui donne sur les Buttes Chaumont, à deux rues de son appart', on se retrouve face à une Zazon beaucoup plus hésitante que la femme ose-tout des « happenings filmés ». Qu'il s'agisse de parler de ses influences ou de sa famille, elle pèse ses mots et laisse traîner les silences. « Euhm, plutôt Borat que Lafesse. » « Euhm, je suis fière de mon père – pendant la Présidentielle, je le soutenais, émotionnellement plutôt que politiquement – mais j'avais quand même envie de m'imposer en tant que 'Zazon' tout court. »

Elisabeth "Zazon" Castro, donc, est née le 2 octobre 1976, à Clamart. Son père, c'est l'architecte-urbaniste Roland Castro, celui qui a tenté de se présenter à la présidentielle à la tête du Mouvement de l'utopie concrète. Sa mère est psy, spécialisée dans les toxicomanies, elle travaille aujourd'hui pour la Mairie de Paris. Le père a des origines « grec-juif », la mère, « lointainement russes » ; Elle sera l'une de cinq frères et soeurs (dont deux demi-frères et une demie-soeur, du côté du père). L'enfance est « gentiment bohème », la famille entourée
« d'intellos de gauche, d'anciens soixante-huitards ». L'adolescence sera « déconneuse » : cours de théâtre, substances illicites, écoute de NTM - la routine, quoi. S'ensuivent quelques années de flottement : études d'Histoire interrompues, petits jobs, désir de devenir "actrice"... "Vu mon environnement familial, j'ai eu du mal à m'habituer à un monde plus individualiste."

En 2001, à 24 ans, notre héroïne part pour Los Angeles, vraisemblablement pour des raisons sentimentales. Elle y suit des cours de comédie, revient après six mois, la gnack du revenant en plus. « Les Etats-Unis m'ont vraiment débloqué dans un truc que j'avais du mal à faire avant : réaliser moi-même des choses. Je me
suis rendu compte en y allant qu'il y a un snobisme ambiant en France qui peut t'empêcher d'agir. Si tu es une comédienne, il ne faut pas que tu fasses autre chose : tu ne dois surtout pas sortir de la case qui t'est attribuée. » Dès son retour, elle s'achète une caméra DV pour 20.000 francs et tourne un court-métrage, « La pêche aux poules » : des jeunes banlieusards draguent maladroitement d'la meuf, celles-ci, jouées par Zazon, sa copine Aïssa Maïga et sa cousine Camille (oui, oui, la chanteuse). Elle enchaîne sur des sketchs bizarroïdes – c'est pas encore tout à fait « du Zazon » - et les balance sur un site rudimentaire.

Côté CV, c'est toujours pas folichon : une pièce radiophonique pour France Culture par ci, une figuration dans La Crim' par là – certains se sont suicider pour moins que ça. A la rentrée 2003, la revue TOC cherche justement une actrice qui chôme pour mener une « interview subjective » d'une Cecile de France fraîchement césarisée.
Le petit frère de Zazon, Max, en stage là-bas, la présente à l'équipe : le courant passe. Avec Pierre Cattan, le rédacteur en chef, ce sera le coup de foudre. Ils se mettent à bosser ensemble ; ils aménagent ensemble ; il la suit dans ses délires (en juillet août 2006, ils partent un mois sur une petite île de pêcheurs du Golfe de Siam, Phu Quoc, y tourner "un film sur une attachée de presse stressée qui part au Vietnam rencontrer Boudha")...

Début 2004, elle se "professionnalise" : elle met ses sketchs en ligne, en tourne non-stop. Arnauld Champremier-Trigano, fondateur de TOC s'en souvient : "Elle n'arrêtait pas. Mais aujourd'hui, c'est une force : l'autoproduction lui a permis de construire son propre univers, entre la caméra cachée et la poésie de Chaplin ou des Monty Python." Très rapidement, elle se fait remarquer : par les internautes (ses sketchs circulent, son site est élu Vlog d'or 2006), par les pubards online (elle crééra "La Lifecam de Zazon" pour Microsoft Hardware), et par la télé (elle découvre son univers pitoyable un effectuant un passage éclair sur "Nous ne sommes pas
des anges")...

Ces jours-ci, Zazon bosse comme une tarée : trois jours par semaine, elle filme ses "happenings", chacun dûment préparé - "attention, ce ne sont pas des caméras-cachés ! Les gens savent qu'ils sont filmer, mais
ne comprennent pas toujours par qui." Ses sketchs continuent de faire marrer sur le net, ses boss sont contents des scores d'audience de l'émission. De son côté, elle bosse sur un scénario de long, vu qu'elle n'a toujours pas été contactée par un réalisateur de ciné ou de théâtre. Mais depuis qu'elle a le vent en poupe sur la 4, d'autres
chaînes sont venues la débaucher pour qu'elle "vienne faire un truc rigolo". Elle a dit non.

Laurence Rémila

"MISS WINEHOUSE VA MIEUX"

Vendredi 5 octobre 2007, Gare du Nord. L’Eurostar de 17h23 est arrivé avec un peu d’avance, et s’est vidé en quelques minutes. Un dernier petit groupe débarque d’un des wagons « first class », celui d’Amy Winehouse et son staff. On la distingue de loin grâce à son fameux « beehive », et son compagnon, Blake grâce à son trench et son panama. La chanteuse est à Paris, enfin, pour assurer un set à La Musicale, l’émission de Canal. On avait suivi ses annulations du printemps (un Trabendo, une télé), mais aussi le mini-concert donné à Bobino en juin pour l’anniversaire de Valéry Zeitoun, boss de son label français AZ. Gentiment défoncée, elle avait gratifié quelques centaines de happy few d’un très beau mini-concert. Quant à sa télé de ce soir, son management a été clair avec l’émission ‐ « Prévoyez un plan B » ‐, vu que l’annulation de dernière minute est devenue une des spécialités de la Miss. Déjà, censée débarquée la veille pour pouvoir assister à quelque défilé de la fashion-week, elle avait refusé de monter dans le train sans son Blake. Elle s’était échappée de son staff en enjambant une des barrières de sécurité de Waterloo Station, pour aller le retrouver dans leur appart’ de Camden Town.

Aujourd’hui, Amy est donc là avec son mari et son staff habituel : on voit d’abord le manager, imposante armoire à glace black qui sert également de garde du corps ad hoc. Puis une de ses amies, embauchée par Universal comme « chaperonne » pour l’empêcher de sniffer à outrance, ainsi que son road-manager, un Ecossais bedonnant dont la mission, délicate, est de s’assurer qu’Amy se trouve au même endroit que son groupe les soirs de ses concerts. Ce soir, le planning est serré. La balance aura lieu dans une quarantaine de minutes, et Amy traverse la gare à deux à l’heure. Son entourage se colle à elle. Le représentant du label français venu à sa rencontre n’aura pas accès à la Miss, mais on lui demande s’il ne pourrait pas lui rendre un service : Amy a beau être multi-millionnaire depuis un an, habituée aux voyages première classe et aux nuits cinq étoiles, elle se nourrit surtout de McDo. « Amy wants a Big Mac, okay ? » Le jeune homme part en courant.

Ces jours-ci, Amy Jade Winehouse, 24 ans depuis le 14 septembre, est en promo pour sa première vraie tournée européenne : vingt-sept dates, dans vingt-trois villes, qui a démarré par un concert au Tempodrom berlinois dix jours après son passage-éclair à Paris ; elle s’en acquitta honorablement, hormis quelques trébuchages sur scène… Cette tournée, les tabloïds et les bookmakers anglais n’y croient qu’à moitié, prédisant des annulations en rafales. Mais son management insiste : la ligne officielle est que « Amy is well », et tant pis si les paparazzi n’arrêtent pas de la shooter dans des états de défonce plus ou moins avancé. Car ils ont une journée décisive à assurer. La première de l’après-« Rehab », elle est censée consolider son succès international (son deuxième album Back to Black s’est déjà écoulé à plus de trois millions d’exemplaires) et asseoir son statut de nouvelle diva soul.

Malheureusement pour tout le monde, il y a eu cette overdose gênante le 8 août dernier. Elle s’était fait un « speedball » (un mélange de coke et d’héro auquel elle avait ajouté quelques ecstas’ et de la ketamine, un tranquillisant pour cheval), vraisemblablement en compagnie d’un certain Pete Doherty. Le cocktail l’envoie à l’hosto. « Wino » - c’est le surnom que lui ont donné ses concitoyens, vu qu’elle s’est fait connaître en clamant son amour de la bibine ‐ avoue alors à ses parents, Mitch et Janis, ses addictions. Oui, j’ai un problème avec l’héro et la coke, leur dit-elle. Mais elle prend également soin de leur montrer ses bras, fière de ne pas se piquer. Amy et son mari, Blake Fielder-Civil se rendent alors au Causeway Rehab Center, situé sur une île privée à une vingtaine de minutes de Londres. Ils y restent deux jours, puis partent en vacances.

Depuis, on a droit aux déclarations rassurantes du management (normal, l’annulation d’une tournée leur coûterait des millions), autour du thème « Amy va beaucoup mieux »… Mais son entourage a beau interdire les entretiens avec la presse écrite et limiter les télés au strict minimum, quand un journaleux la croise en soirée, elle est toujours aussi libre de parole, à condition d’être en état d’aligner deux mots. (N’oublions pas que quand elle n’est pas raide, Winehouse est une des meilleures clientes de la planète pop, aussi drôle en interview qu’un Morrissey.) Dernièrement, par exemple, elle disait au magazine « OK » : « Sur le long terme, boire, c’est pire que de prendre de l’héroïne. L’alcool est un vrai poison. Mais si je bois, je me le justifie en me disant que peu de gens de mon âge savent exactement ce qu’ils vont avoir à faire pour les cinq ou dix ans à venir. La plupart des gens normaux passent plutôt leur temps à se demander : “Qu’est-ce que je vais faire de ma vie ?” Moi, je passe le mien à boire. » A lire ses interviews, on comprend que si la Miss s’est mise au drogues dures, elle n’a pas pour autant tourné son dos à l’alcool. Quand elle joue, elle exige toujours son « rider » préféré : une bouteille de vodka, deux de Jack Daniel’s, deux de Veuve Cliquot, deux de vin rouge et quarante-huit de Heineken…

A croire la version tabloïde, tout a basculé pour la chanteuse un soir de beuverie de janvier 2005. A l’époque, Amy termine la promo de son premier album Frank, n°1 chez les Anglais, et carbure à 60 grammes (!) d’herbe par jour. Blake, qui se prétend assistant-réal’ sur des clips (le Sun et le Mirror préfèrent le mot « dealer ») ne fume pas. Le couple opte donc pour l’alcool et devient vite un pilier du Hawley Arms, le pub en bas de chez elle. Elle arrête l’herbe, se met au vodka-Red Bull et au « Rickstasy », son cocktail préféré : trois doses de vodka, une de Southern Comfort, une de liqueur de banane, une de Bailey’s… « T’en bois deux et là, faut surtout pas bouger. Tu t’assieds, tu restes assis, et t’attends que les oiseaux se mettent à gazouiller » ricane-t-elle dans plusieurs interviews.

Et quand Blake la quitte pour se remettre, quelques mois, avec son ex, Amy craque. Se met à l’écriture de nouvelles paroles, alcoolisées et dépressives. Elle y cite des marques comme Stella ou Tanqueray ; l’ambiance est celle d’un bar de nuit, digne d’un Shane MacGowan… Quant à « Rehab », faudrait être moine trappiste pour ne pas être au courant de sa genèse : comment, en 2005, elle s’est rendue dans une clinique sans vraiment y croire ; comment elle aurait dit au docteur « Je suis amoureuse, et je bois trop parce que je suis amoureuse. Mais ça a foiré et il ne se rend pas compte à quel point ça me brise » ; ce à quoi le toubib lui aurait répondu : « Vous n’êtes pas alcoolique, vous êtes dépressive. » Une fois ses lyrics à 100° placés sur les musiques des producteurs Mark Ronson et Salaam Remi, on aura droit au chef d’œuvre post-soul que l’on sait…

21h00 et des poussières, banlieue parisienne : l’organisation Winehouse s’active. Tout ce joli monde est backstage à la Musicale, dans un de ces studios-hangars qui pullulent à la Plaine-Saint-Denis. Les employés de labels sont fébriles, ceux de la chaîne, mi-exaspérés mi-excités. Tous se répètent qu’elle est « défoncééééééééééée ! » Le manager est accroché à son portable, à discuter business avec les différents pays de la tournée. Un employé passe, ricanant dans son portable : « Naaan, pas la peine ! On n’donne pas d’potion magique à Obelix ! » Les autres invités passent - un Ben Harper par ci, un Stéphane Eicher par là ‐ mais personne n’en a RIEN A CARRER ! On sent bien qu’une superstar est dans les parages, à quelques mètres de là. Et quand la porte de la loge dans laquelle elle et se trouve affalée s’ouvre, c’est un membre de son staff qui émerge pour dire aux organisateurs qu’Amy ne chantera que deux des quatre chansons prévues ce soir.

21h20 : Vanessa Paradis et M viennent de terminer une gentille chanson sur une scène qui se trouve de l’autre côté du hangar. C’est au tour d’Amy. Son groupe, les fringants Dap-Kings, est en place. Ils ont passé la soirée à boire de l’eau et à faire des vocalises, ils sont frais comme des gardons. Les grandes portes séparant les coulisses de la scène s’ouvrent, Amy apparaît. Elle est petite (1,59 mètre), doit faire une quarantaine de kilos et porte des ballerines un peu moins crades que d’habitude. Plus étrange : le staff qui l’entoure n’est pas là pour la protéger de fans importuns (on voit mal notre voisin Bertrand Méheut, le boss de Canal, lui coller une main aux fesses) mais pour la faire avancer, pas à pas. On dirait un agneau désemparé ‐ Amy traîne des pieds en fixant le plafond ‐ qui se laisse guider par le troupeau…

La garde rapprochée finit par se défaire, Amy s’avance machinalement vers la scène. Puis s’arrête, se retourne d’un air apeuré et revient vers nous. Son staff s’apprête à la remettre sur le droit chemin, mais ce n’est pas la peine : Amy veut juste faire un p’tit smack à son amie-chaperonne. Tandis qu’Emma de Caunes balance du « Et ce soir ! Ici ! La diva punk ! », Amy monte sur scène. Le public l’examine : ils ont devant eux une frêle créature qui fixe un point inexistant en s’agrippant mollement à son micro. Amy Winehouse est peut-être venue ce soir, mais on ne peut pas dire qu’elle soit tout à fait là.

Back to Black démarre ‐ elle s’en sort. Rehab ‐ itou, même si elle a du mal avec certaines des montées. Le regard est ailleurs, le corps figé, et la voix a perdu de sa superbe. Elle sort des « NO NO NO » d’un autre temps, celui où son management voulait qu’elle arrête l’alcool… Le show terminé, elle s’installe, avec quelque difficulté, sur le tabouret prévu pour l’interview. Emma de Caunes, la présentatrice, lui fonce dessus, et ne semble pas se rendre compte que son interviewée pique du nez. Emma : « So, Amy, you like ze rap music ? » Amy : « Euhm yeah yeah… I like… euhmmm… yeah… » Emma : « Like Jay-Z ? You could work with Jay-Z ! » Amy : « Yeah… Euhm, Jay-Z… Hmmm. Great, yeah… » Pendant cinq longues minutes, Amy émet un gargouillis comateux face à une intervieweuse pro jusqu’à la moelle. Les membres du management observent la scène des coulisses et gesticulent en vain pour que l’entretien soit écourté. Amy finit par quitter la scène. Son staff l’encercle de nouveau et le groupe disparaît, toujours à deux à l’heure.

Depuis, le freakshow se poursuit. Annulation par-ci, frasque tabloïde par-là. Bien sûr, toute promo ‐ Amy qui bave, Amy qui s’embrouille, Amy qui s’endort ‐ est bonne à prendre. Alors, la chanteuse la plus excitante de ces vingt dernières années poursuit sa tournée promo et vend son Back to Black, conçu dans l’alcool, derrière un épais brouillard d’héro. Le plus difficile, pour son staff, est de la mener jusqu’à la scène. Pour le reste, Amy se débrouille très bien…

DVD «I Told you I Was Trouble» (AZ/Universal).

Laurence Rémila4db873cd516d2e93888a1ccab3fbd3a3.jpg

01.02.2007

LE BOULET

(Entre la tragédie et la farce, voici une fable révélatrice : l'arrivée de Doc Gyneco, rappeur un brin paumé,
dans les coulisses du très bien huilé Sarko-Show. Plongée dans le grand portnawak de la politique people des années 00.)

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Doc Gyneco est en désarroi. « J'aurais voulu mettre mes pins' qui datent de l'époque De Gaulle, des collectors. En plus, regardez, j'suis même pas rasé, j'ai les yeux touts p'tits.  » Il a beau nous gratifier du sourire qui a fait de lui une star chez la ménagère de moins de 50 ans, il ne fléchira pas. Bruno Beausir (c'est marqué sur sa carte d'identité), 33 ans (eh oui), n'est pas prêt pour une séance photo. « L'image, c'est vachement important. Y a le message qu'on essaie de faire passer, il faut que ce soit en rapport… T'as déjà vu en vrai le tableau de Courbet ? 'L'Origine du monde' ? Ah, il faut que je te le montre … »

La photographe décline l'offre de visite guidée, les négociations se poursuivent sous l'œil attentive des filles du
vestiaire qui attendent pour pouvoir le chouchouter. Les deux finissent par se mettre d'accord : la séance aura lieu un peu plus tard dans la journée, à deux pas de l'appart' du Seizième qu'il partage avec sa femme Pascale et leur trois enfants. Mais en attendant, il va nous faire visiter le Musée d'Orsay. « Par ici. » On le suit. Zigzaguant d'un pas décidé, il se rend jusqu'à la salle Courbet. S'arrête quelques secondes devant « le » tableau, puis reprend. « Vous avez vu Paris en miniature ? »

Si l'on se retrouve, à trois jours de l'intronisation du candidat de l'UMP à la Présidentielle, à suivre Doc Gyneco dans les vastes allées d'Orsay, ce n'est pas pour lui parler de son nouvel album (y en a pas). Ni même pour l'encourager à sortir deux, trois bouffonneries sur son nouveau « petit maître à penser » Nicolas Sarkozy et en faire une
interview rigolotte (on s'en fout). Non, on est là pour obtenir quelques éclaircissements.

Qu'il nous dise comment il en est arrivé là. A ce livre au titre grotesque – « Les grands esprits se rencontrent : 2007,
Sarkozy et moi, Une amitié au service de la France » - et au contenu alarmant ? Comment un ancien grand espoir d'un hip-hop « cross-over » et pop se retrouve-t-il au cœur du Sarko-Show, à camper le rôle ingrat de l'apologiste maladroit et encombrant ? Serait-ce toutes ces années de bonne herbe et de mauvaises fréquentations (tout ce que la variétoche française a du plus ringarde) qui l'ont propulsées parmi les boulets plus ou moins nuisible de Sarko' ? Les Johnny, Steevy, Pascal Sevran et autre Bernard Tapie ? Pour avoir un début de réponse, faisons un petit retour en arrière.

2005 ne fut pas une année faste pour Doc Gyneco. Son agenda en témoigne. Le 27 février, on l'attend au Palais des Sports de Corbeil Essonne pour l'élection de « Super Mamie 2005 ». En avril, c'est le Festival de Cannes – invité par Marc Dorcel pour qu'il tourne « In Bed with Doc Gyneco ». Les chaînes hertziennes continuent à l'inviter, mais on ne sait plus trop ce qu'il promeut. Voilà un an que son label Virgin l'a lâché. Il se retrouve sur un indépendant, Exclaim, et le double-album qu'il leur prépare s'écoulera à 50.000 exemplaires – loin du million d'exemplaires du
premier.

Le clip de son single estival, Donne-moi un SMIC, en dit long sur ses fréquentations : on y voit Jacky, Christine Deviers-Joncour... En 2005, le Doc bosse également sur son livre, Un homme nature, qu'il vendra sur le dos de quelques ex connues (trois « filles de », une star de téléfilms). Et, quand les émeutes démarrent, à Clichy-sous-Bois le soir du 27 octobre, on ne peut pas dire qu'il se trouve au tip-top de sa forme artistique ou commerciale.

« Regarde, c'est Doc Gyneco ! » Les gamins des nombreuses visites de classe se trouvant aujourd'hui au Musée d'Orsay n'ont pas l'air de s'inquiéter des revirements politiques de notre Bisounours du rap : sympathisant PS jadis (avec sa liste de « femmes politiques préférés »), Sarkozyste tendance surréaliste aujourd'hui. Un sexagénaire
viendra le féliciter pour ses « prestations à la télé », mais il est bien le seul.

A voir les portables braqués sur son visage poupon et les yeux rivés sur sa grande forme dodelinante (1m88, un bonnet XXL pour ranger les dredds, et un léger boîtement suite à son récent accident de scooter – quand il a percuté, bourré, le taxi ramenant son amie Christine Angot chez elle), on se rend à l'évidence : le Doc, malgré ses nombreuses couillonnades, reste démesurément populaire.

Une fois réfugié dans le beau restaurant stylé 1900 du premier étage, il commande un Millefeuille et une bouteille d'eau gazeuse (« Pas d'alcool, à cause des coups qu'on m'a faits dernièrement. Si on me voit boire, si on me prend en photo… Ah la la ! »). Une fois la commande prise, il prend le temps de nous raconter son ralliement au camp Sarko'. La voix, on la connaît, est douce et fluette. Les explications, franchement zarbi'. « Au moment des émeutes, on médisait à son sujet. On disait qu'il n'aimait pas les jeunes, une haine se propageait. » Il veut nous faire une confidence, penche sa tête. « Tout ça venait de réseaux qui – soyons clairs – étaient anti-sarkozistes. Et quand on a comparé sa politique à celle d'Adolf Hitler – je trouvais que ça allait trop loin. C'est horrible de dire ça ! »

Les émeutes se propagent à d'autres villes françaises, notre Docteur veut proposer ses services à Nicolas. « J'ai
voulu rencontrer cet homme. Et j'ai demandé, à travers des interviews, je sais comment ça se passe.  » Il s'embourbe dans des explications qui n'en sont pas, mais qui nous permettent d'établir une chronologie de son rapprochement de la galaxie Sarkozy. Au bout d'une heure, une seule date nous manque : celle de son départ de la Planète Terre.

Fin 2005, « plein pendant les émeutes », il reçoit un coup de fil d'un dénommé Laurent Solly. Le jeune chef de cabinet de Sarkozy l'invite place Beauvau pour un tête-à-tête avec Nicolas. Le Doc accourt : « J'arrive dans son bureau et il me demande : 'Pourquoi tout le monde me déteste au sujet de ce mot « racaille », alors que ça a été monté de toutes pièces ?' Je lui ai dit que je trouvais beau que ça ait touché sa fierté, parce qu'il aurait très bien pu dire qu'il n'en avait rien à foutre. »

Pierre Charon, conseiller « people » du Sarko-show, s'en souvient : « Il était venu avec un cadeau: un porte-clés de la marque 'Kärcher'. Quand il l'a sorti, tout le monde a éclaté de rire. Ça a détendu l'atmosphère, et c'est à ce moment-là que le contact s'est vraiment fait – que les deux se sont liés d'amitié. »

Sarkozy propose illico « un deal » à son nouvel ami. « Il me dit : Bruno, comment faire comprendre aux gens de banlieue et de ta génération que j'ai beaucoup de respect pour eux ? Et comment faire pour qu'ils respectent les gens d'autres milieux sociaux et d'autres générations. » Le Doc lui propose « de faire des chansons, de donner
des concerts dans toutes les banlieues où il y a eu des émeutes ».Nicolas Sarkozy n'a même pas besoin de consulter son fils Pierre – qui s'y connaît en rap – pour sentir le coup foireux. « Il me dit, 'Non, je ne le sens pas'. Les mecs étaient trop remontés, ils avaient pas envie de chanter à cette époque-là. »

De janvier à septembre 2006, les deux amis se voient « un nombre incalculable de fois » - parole de Doc. Ils échangent des mails, Laurent Solly est chargé du dossier. Tout se déroule loin des caméras ou des fuites presse : ces « primaires médiatiques » (Sarklangue) doivent être contrôlées à l'image près. Le Doc est également tenu à l'écart des tentatives du staff de redorer l'image du boss en banlieue : l'assoc' Bleu-Blanc-Rouge, basée à Argenteuil et financée par le Ministère de l'Intérieur, ne fera jamais appel à lui… Le staff est face à un drôle de dilemme : ils ont à disposition un soutien très populaire, mais qui jouit d'une street-credibility à peu près équivalente à celle de Francky Vincent.

N'empêche. Les people venant des « minorités visibles » ne se bousculent pas au portillon de la Place Beauvau ; même Faudel, sympathisant sarkosyste, a longtemps craint pour son image. Pis : Joey Starr, Jamel, Lilian Thuram ou Yannick Noah n'en loupent pas une pour dire tout le mal qu'ils pensent du Ministre de l'Intérieur. Le Doc – né d'un père blanc et d'une mère antillaise – aura donc droit à sa « séquence » people.

En l'attendant, il prend sa carte à l'UMP, « celle à 50 euros », et se trouve même un job d'appoint. Le publicitaire Frank Tapiro, alors conseiller en comm' de Sarkozy, l'embauche pour être la star d'une pub' Virgin Mobile. « Si on l'a choisi, c'est parce qu'il est extrêmement aimé des 15-35 ans ciblés - Il ne s'agissait nullement d'une' prise en charge' d'un soutien à Sarkozy, comme a pu l'écrire le Canard Enchaîné. » La star – qui a eu droit à un redressement fiscal de 700.000 euros quelques semaines après son premier rencard place Beauvau – ne se pose
pas trop de questions. Il a empoché quelques dizaines de milliers d'euros, et espère que Virgin Mobile prolongera cette pub pour en faire une saga publicitaire.

Sa « séquence » médiatique s'ouvre finalement le 3 septembre, à l'Université d'Eté de l'UMP à Marseille. Ostensiblement invité pour participer à une quelconque table ronde, le vrai but de la manœuvre est la photo qui sera prise immortalisant les retrouvailles de Nicolas et de son supporter inattendu. Cecilia Sarkozy, de retour place Beauvau, a beau être contre sa venue, elle sait pertinemment en ont besoin du Doc, ce jour-là : Sego' est loin devant Sarko' dans les intentions de vote des jeunes, et il y a toujours ce besoin de « casser l'image du karcher ». « On avait Johnny Hallyday, le chanteur le plus populaire des Français, et Doc Gyneco, l'ancien 'voyou' du Ministère
Amère ! » se félicite Charon.

Après les premières déclarations critiquant la culture de l'assistanat de la Gauche, le Doc se lâche : il dit à la presse que les « banlieusards, c'est des clowns » et demande au numéro deux du parti, Jean-Claude Gaudin, s'il a déjà
fumé un joint… La nouvelle de cet adhérent pas comme les autres se répand, ses pairs réagissent : « Je leur ai permis de faire une centaine de nouvelles chansons où ils ont cité mon nom », glousse-t-il. Quand il se pointera, quatre mois plus tard, au « sacre » de Sarko'. La star de septembre sera parquée – sur les ordres de Cecilia – dans une loge « VIP », loin des caméras...

Et le livre, qu'il est censé promouvoir ces jours-ci ? Il s'agit d'un OVNI fourre-tout. Sur deux cents pages, il saute du coq à l'âne avec une aisance psychédélique, tout en prenant le soin de revenir au « sujet » du livre toutes les quelques pages. On trouve l'objet drôle, dans un premier temps. « C'est Nicolas qui m'a poussé à m'intéresser
aux questions politiques, économiques, européennes, mondiales. » « Avant de critiquer, voire même d'imaginer les erreurs que Sarkozy n'a pas encore commises, revenez donc sur les vôtres. » Puis on finit par s'interroger sur l'état mental de l'auteur et sur le cynisme de ceux qui le publient : « Il ne serait pas compréhensible de voir un Japonais
poursuivre un Coréen dans les rues de Paris. Pourtant, c'est parfois le cas, en ce qui concerne certains » ; « Je tiens à préciser aux bourgeois du monde entier que les gens, comme vous dites, ne sont absolument pas cons. »

Voilà une heure et demie qu'on tape la discute. Bruno s'attaque enfin à son mille-feuilles. A-t-il des nouvelles du cabinet ? « J'ai reçu une carte de vœux pour le Nouvel An. » Se rend-il compte de l'aspect décousu d'une grosse partie du livre ? « J'écris en laissant ouvertes les portes… Ayant quand même éclairé un chemin dans la phrase d'après. » L'a-t-il montré à Christine Angot ? « Non, elle aura la surprise. Comme tout le monde. » A d'autres proches ? « Personne ne l'a vu. » Est-il vrai que le cabinet de Sarkozy a demandé à ce qu'il soit moins présent sur la
couverture du livre ? « Ouais. Ils ont passé le bouquin et la photo à l'étude et ils ont jugé que ce serait bien de la recadrer. Ils m'ont dit : 'C'est quand même ton bouquin, c'est quand même le Ministre de l'Intérieur. Y a beaucoup de questions qui se posent autour de vous.» Le Doc affirme qu'il n'aurait eu aucun retour sur le contenu de son livre. Mais le problème de l'image est réglé. Tout va pour le mieux.

Laurence Rémila

« Les grands esprits se rencontrent : 2007, Sarkozy et moi, une amitié au service de la France » (Ed. du Rocher)

Parud dans Technikart n°109, février 2007